Trimag

Le Fil d'actu Trimag!

Twitter: MAGTRIMAG

Témoignage – L’Ironman France de Laurent Deschamps

IMG_1482_01

Dimanche 03h30, le réveil n’est pas difficile…. je n’ai pas réussi à trouver le sommeil. Les fêtards alcoolisés rentrent chez eux en refaisant le monde à grands coups d’éclats de voix. Arrivé Mercredi de la Guadeloupe, le décalage horaire a été difficile à négocier : généralement endormi à minuit pour se réveiller à 06h00….

Je mange machinalement les 2/3 du gâteau préparé la veille en laissant vagabonder mon esprit sur les évènements à venir, les briefings de l’épreuve tournent et tournent dans ma tête.  Une demie-heure plus tard, il est temps d’enfiler   » l’habit de lumière « , ma femme se réveilleet nous nous préparons à partir.

Dehors, ce sont deux mondes qui se croisent : les triathlètes renfermés dans leur bulle et les fêtards hagards parfois alcoolisés, parfois gueulards et parfois les 2 en même temps qui errent dans les rues.

A 5h du matin, Le parc à vélo ouvre et chacun se rend auprès de son vélo, les pompes sortent des sacs et entrent en action. La solidarité aussi est là, chacun salut, chacun aide son voisin quand il en a besoin. Les sourires sont maladroits, la barrière de la langue est toujours une surprise : t’as dit quoi mec ????  Oh ! Tu veux la pompe, tiens prends. Le sourire est universel.

Quarante minutes plus tard, je sors du parc à vélo et commence un footing souple histoire de s’échauffer un peu  en ramenant la pompe à l’hôtel… Enfin c’est ce que je prétexte à ma doudou…. je ne veux pas lui communiquer mon angoisse,besoin moi aussi d’entrer dans ma bulle. J’arrive à me détendre et les conseils de mes entraineurs remontent à la surface : toujours avoir des pensées positives ! Ce n’est pas un marathon qu’il reste à faire mais c’est 183,8 km de déjà fait !

05h50, la plage enfin !La mer est calme, le soleil se lève… on est bien loin de la houle de Nord qui entre dans le lagon en face de chez moi ! Mes souvenirs de session de surf avec les copains, les  » séances  » de natation forcées à contrecourant dans une houle de 2m pour revenir sur la plage ou m’attend ma board fracassée dans la caille. Je suis heureux d’être là, d’aller nager. Ingrid m’aide à enfiler la combinaison et me tartine généreusement le cou de graisse.

La musique est de plus en plus forte, les spectateurs envahissentla promenade. Je prends ma femme dans les bras, je l’embrasse. Dans ses yeux, je revois ce début de Décembre 2011 juste après le marathon de La Rochelle. Le triathlon avait déjà commencé son travail de séduction et j’avais cédé aux sirènes de la licence et à une inscription au Triathlon de Paris…

-    Chérie ? Tu crois que ça serais une bêtise de s’inscrire à  l’ironman France ?

 Oh ! Ces yeux virent au bleu-vert…. Pas bon ça….

-    Fais-le, tu peux le faire ! Je t’aiderai, on aménagera les horaires au cabinet mais promets de garder du temps pour tes enfants.
-    Promis chérie…..

Le site Ironman, trois clics plus tard l’inscription est faite. L’euphorie passée, je réalise dans quel pétrin je me suis mis tous seul : 3,8 de natation, ok ça j’ai bon ! 180 km de vélo ? Doudou c’est combien l’aller-retour à la Pointe des Châteaux ?  20km ? Nan sérieusement ? 20km vraiment ???…..

Manuel ! Mon entraineur de natation ! C’est un cycliste, un gros calibre du contre la montre ! Je lui explique, lui aussi se marre. C’est bon enfant, ça chambre, je m’en fous je rie aussi de bon cÅ“ur.

-    On va rouler Lolo… beaucoup….

Adrien se propose aussi de venir rouler.
-     … et on va gérer aussi la natation avec Steeve et Robin
-    Merci, vous êtes des potes.

Je sors mon agenda : 1er triathlon programmé en février, c’est aussi le premier  » longue distance  » (format Half Ironman) organisé en Guadeloupe, ensuite Marathon de Paris en avril et The Big One : en juin l’Ironman France. A peine 6 mois et des compétitions déjà programmées….

Je n’ai pas le droit à l’erreur, il me faut l’expérience d’un vieux briscard pour organiser mes entrainements…. Guy ! Un coup de fil au sage et la machine se met en route…..

Retour à la réalité, je me dirige vers mon sas. Atteindre l’eau est un vrai défi, retourner dans le sas après s’êtreéchauffé relève de la mission impossible. Les volontaires me font signe de refaire le tour. Trop long ! Je longe la ligne de départ et furtivement en me faufilant sous la corde, j’arrive à rejoindre mon sas.
La tension est palpable, tout le monde est concentré, certains récitent des mantras, un autre regarde fixement les mots qu’il a écrit sur le dos de ses mains : Force et Honneur ! Mon regard se perd sur l’horizon, sur cette première bouée rouge au loin.

Les pros sont partis il y a 2 minutes, ça va être à nous. Sur le morceau de  » welcome to St Tropez « , je fais pipi dans ma combi… je suis bien et c’est le départ !

Rien ne m’avait préparé à ça ! Les premiers 500 mètres ressemblent plus à une orgie romaine qu’à une séance de natation. Les coups pleuvent, je touche à peine l’eau, impossible de s’allonger pour favoriser la glisse. La nage  » waterpolo  » est de rigueur. C’est stressant ! Puis cela se décante, j’en profite pour me trouver un  » poisson pilote « . Je lui fais  » l’aspi  » coller à son flanc gauche je le laisse gérer la direction et je me concentre sur ma nage.
Des méduses nagent entre deux eaux, le soleil se lève doucement et l’hélicoptère est au-dessus de nous en vol stationnaire. Un sentiment de joie m’envahit, je souris dans l’eau. Ma nage gagne en glisse, je trouve rapidement un autre  » poisson pilote « .

La première boucle de 2.4km arrive à son terme. Le silence aquatique laisse place aux hurlements du public et du speaker. Désorienté, je suis bien incapable d’escalader cette butte de galets. Heureusement, un volontaire agrippe fermement ma main et me tire en avant. Je me retrouve dans ce petit couloir,  j’ai des vertiges à cause de ce changement brutal de position, j’ai qu’une envie retourner d’où je viens dans la quiétude de la méditerranée.

:¡a y est, dernière boucle, 1.4km qui passe très vite. Trop vite à mon goût… Je vois se profiler la partie vélo avec une certaine appréhension.

Je cours dans l’aire de transition, j’attrape mon sac et me prépare tranquillement. Je sais qu’il faut que je sois le mieux possible pour cette longue partie de vélo.

Un volontaire vient m’aider :
-    Tu veux que je te range ta combi ?

Il est déjà en train de la plier dans mon sac !!!

-    Allez tu es bien là ! Courage.

Pris dans mes pensées avec la peur d’oublier un truc, je ne trouve pas le moyen de le remercier. Je lui décoche malgré tout un sourire en me mettant à courir vers le parc à vélo.

Le parc à vélo est plein et interminable ! Je n’en vois pas le bout ! Enfin mon vélo ! Direction l’arche bleue et c’est parti. Les fous de vitesse déboulent à fond en hurlant de joie. C’est la fête, la bonne humeur envahit les pelotons naissants. Tout le monde s’encourage et s’invective par son prénom. L’euphorie est là et fait un peu oublier ce qui est à venir.

-    Salut voisin !

C’est l’athlète qui avait son vélo à côté du mien dans le parc. Il me double, tout sourire, en me faisant signe de la main.

Quelques bidons jonchent la route et nous mettent en danger. Les premières crevaisons apparaissent…

Chacun retourne progressivement dans sa bulle, les paroles de Manuel me reviennent à l’esprit :  » soit comme le métronome : 75 -90 tr/min, boisson toute les 10 minutes et nourriture toutes les 30 minutes !  » Je me raccroche à ça, sans aucune expérience cycliste ça sera mon mantra : Tic-Tac-Tic-Tac….

La côte de la Condamine, l’ascension jusqu’au col de l’Ecre, tout va bien. Le paysage est grandiose, je me remplit de ça et monte  encore et encore. L’arrivée au col de l’Ecre se fait désirer, je pense à mon ravitaillement perso… ça sera pas du luxe !

Je donne mon numéro de dossard et un volontaire d’un certain âge revient avec le sac. Il me le tient pendant que je sors ma cannette de boisson.
-    Il parait que ça donne des ailes ! lui dis-je en souriant.
Il rigole de bon cÅ“ur en me tendant ma réserve de gel.
-    Ah ! Y a le gâteau de ta grand-mère aussi !
Dit-il en sortant du sac, le gros cookie que j’avais prévu pour le ravitaillement perso.
J’éclate de rire ! Spontanément, j’oublie la course….
-    Je vous l’offre !
-    Ah, c’est gentil ! Je vais le manger tout à l’heure.

Je repars gonfler à bloc, ce volontaire m’a donner ce qu’aucun gel pourra me fournir. Il ne s’en ai peut-être pas rendu compte, mais il a fait beaucoup plus que me donner mon sac. J’en souris encore !
Je repars à bloc, cela se met à descendre. J’accélère,grisé par la vitesse, je double encore et encore.

Côte de Saint Pons, ça devient pénible même si la pente n’est pas forte. Tic-Tac-Tic-Tac, je rentre à nouveau un peu plus dans ma bulle et cela passe.

Cela commence à descendre, les premiers  » Allez, on rentre à la maison  » se font entendre. Fatigué, il faut se reconcentrer, je prends énormément de vitesse. Je double encore. Je n’ai pas de compteur de vitesse et c’est tant mieux ! J’appréhende la vitesse au feeling et par rapport aux autres triathlètes… ça va vite, très vite. Les premiers virages en épingle font leur apparition, je ne passe pas loin de la correctionnelle par 2 fois.
Arrive la troisième fois : dans un virage en épingle, une caravane et sa grosse berline stationnée en plein dans la courbe…. Je choppe les freins ! L’arrière part en équerre et la caravane arrive à toute vitesse ! C’est fini, je vais bouffer !
Non, j’arrive à déclipser et à redresser le vélo. Pfffffff ! La chaine a sauté et mon cÅ“ur a bien faire pareil. Je n’ai pas un regard pour les personnes assises tranquillement dans la voiture, les mains tremblantes, je remets en place la chaine. Les mains pleines de cambouis, je reparscomplètementagar.
Il me faut bien 5 minutes pour retrouver mes esprits. On descend toujours, la forêt laisse place au précipice ! Le spectacle est magnifique et mortel. Je ne peux m’empêcher de penser aux conséquences d’une sortie de route à cette vitesse…
La fatigue est mentale et elle touche tout le monde. J’évite de justesse deux triathlètes qui ont tirés tout droit dans des virages en épingle.

Les premières chutes apparaissent. Des sorties de virages malheureuses, des glissades. Ici un triathlète, l’épaule et le bras couvert de pansement attend près de son vélo brisé. Groggy et agar, il nous regarde descendre.
 » Pourvu que personne ne fasse le grand saut !  » me dis-je en regardant ce muret ridicule qui nous sépare du vide…
:¡a devient plus sérieux : un triathlète est médicalisé sur le bord de la route. Il a les yeux ouverts et il regarde fixement en l’air pendant que le médecin s’affaire.

Inévitablement je gamberge. Le but c’est quoi là ??? Avoir faittout ça pour rien ??? Imperceptiblement, je  » lève lepied « , je prends les freins de plus en plus tôt, je soigne mes trajectoires. On me double…. pas grave! Je vais finir et en un seul morceau.

La descente est interminable et dur pour les nerfs. Puis la route s’élargit, on approche du bas de la vallée. Je sens cette odeur de provence dans l’air, je me détends et jette un coup d’Å“il au chrono.
Un calcul rapide me donne 6 heures ! C’était mon objectif ! Tout va bien, les voyants se remettent au vert.

D’autant plus que je distingue une silhouette familière au loin…..

-    Salut voisin !dis-je, avec un grand sourire à mon voisin du parc à vélo. Surpris, il rigole et moi aussi !

Retour à la position aéro et j’envoie du gaz. Je suis euphorique ! Y a un truc qui va pas mais je ne sais pas quoi… Les paroles de Guy me reviennent en mémoire :  » attention, l’euphorie est le premier signe de l’hypoglycémie !  » Effectivement,la descente a grandement perturbé mon planning alimentaire. Un gel, un peu de fuel et je repars.
Je trace la route, je suis dans les temps. La chicane de l’aéroport et la promenade des Anglais. Beaucoup sont déjà en train de courir. Je reste concentré pour pas me prendre un piéton…ça serait ballot !

Le parc, je descends de vélo, content de n’avoir pas eu de souci ! Oups ! Ma rotule droite est bloquée ! Je ne panique pas, j’ai déjà eu ça pendant mon premier triathlon en Guadeloupe. :¡a passe tous seul.
Je ramène mon vélo comme je peux en serrant les dents. Pause pipi, ça laisse le temps à ma rotule de  » se remettre en place « .
Je me change en prenant mon temps. Toujours dans l’optique de ne pas contrarier mon genou. Et puis je rentre dans l’arène : le podium, la musique, les cris tous cela est à la fois très agressif quand on vient de la quiétude de la montagne.

Ingrid est là, dans l’espace VIP, je la rassure tous va bien. Elle me sourit, elle aussi elle connait mes temps. Et puis, j’entame ma  » pénitence « , ma  » traversée  » du désert. Les visages sont fermés pour certains c’est la souffrance pour d’autres j’ai l’impression qu’ils viennent juste de se lever et qu’ils entament leur footing matinal.

Il est 13heures, la chaleur est là, mais je la trouve supportable comparée à ce que j’ai en Guadeloupe. Ici, l’air n’est pas chargé d’humidité et ça fait toute la différence.
Premier ravitaillement, les volontaires sont nombreux, ils nous appellent par notre prénom, nous encouragent, nous félicitent. L’ambiance est super, les coureurs se détendent et retrouvent le sourire sous les tentes.
Je repars en discutant avec  un triathlète. Il me raconte ses mésaventures en vélo. La sévérité de l’arbitre qui l’a obligé à remonter chercher son bidon perdu…. Progressivement, nous nous taisons, et il prend inexorablement le large. Je le retrouve à chaque fois aux tentes de ravitaillement, il y fait le show auprès des volontaires. On repart à chaque fois ensemble bras dessus bras dessous !

Premier chouchou, second chouchou. Arrive le troisième tour, de plus en plus de piéton, le visage fermé par la douleur,quelques-uns s’étirent  sous les palmiers ! J’ai moi aussi besoin de soutien. Mes pensées vont alors à un parent proche décédé en décembre dernier… Je n’aurais pas dû ! Je sens l’émotion me gagner et la crise d’asthme arriver. Je me focalise sur la jeune fille qui me double en tutu rose et ma douleur disparait.

Etrangement, je cherche maintenant la motivation en regardant mes compagnons de galère. Le soutien des bénévoles et le public ne sont plus suffisant. Mes jambes veulent marcher pas courir !!!
Et puis, un triathlète en
fauteuil me double dans son couloir aménagé, il double tout le monde !  Dans la second parti de la boucle, c’est un triathlète amputé et équipé d’une prothèse qui me double. Comment je peux me laisser aller devant  ces triathlètes pour qui leurs particularités peuventreprésenter une difficulté supplémentaire dans cette épreuve ?
Par respect pour eux, je n’ai pas le droit de m’écouter, je diminue mon rythme, certes, mais je ne marcherai pas !

Dernier chouchou récupéré, c’est dur ! Ingrid l’a bien senti et est descendu près de la barrière pour m’encourager. Je la rassure, tout va bien.
Ce n’est pas vrai ! J’ai une ampoule sous le pied droit à force de traverser les flaques d’eaux à proximité des brumisateurs ! Je gère comme je peux. De toute façon,je ne marcherai pas.

C’est le retour vers la Finish Line, je croise un athlète qui courre avec une chaussure à la main. Il a une chevillière, mais surtout, je reconnais ce feu dans ses yeux… jusqu’au bout ! Je reste concentré, je cloisonne le plus possible toute cette émotion qui arrive, mes enfants, ma femme, ma famille, mes entraineurs, les heures passées …..

Je rentre dans le couloir final et là je flotte comme dans un rêve, on crie mon prénom. Je passe l’arche et lève les poings en l’air. Je veux hurler ma joie mais aucun son ne sort de ma gorge.
Et puis la phrase  » Laurent, You are an Ironman ! « 
Je baisse les yeux, Ingrid est là émue, en train de pleurer. Candidement, je la prends dans mes bras pour lui demander ce qui ne va pas ? Puis, dans le bleu de ses yeux je réalise ce que j’ai fait… ce que NOUS avons fait !  » Je t’aime  » seront mes seuls mots que je pourrais prononcer avant de l’embrasser.

 » ANYTHING IS POSSIBLE ! « .