Nice 2010 - La faute à Julie...

Eté 82. Vacances à Arlanc. Un samedi en fin d'après-midi. Probablement fatigué de ma journée à l'extérieur, je « groome » devant la télé. Plus précisément devant les Jeux du Stade sur A2. La chaîne du sport de l'époque va diffuser un reportage sur le triathlon d'Hawaï. Tranquillement posé sur une chaise (pas de canapé chez mon grand-père), je regarde ces sportifs enchaîner les trois sports fondamentaux sur des distances interminables, éprouvant une secrète fascination pour le côté surhumain de l'épreuve. Quand soudain, le reportage prend un tour totalement inattendu. Sur une bande-son de « Crime of the Century » de Supertramp, j'assiste -avec une douloureuse impuissance- à la descente aux enfers de l'athlète Julie Moss, étudiante américaine, qui s'effondre déshydratée à quelques centaines de mètres de l'arrivée. Elle se relève. Marche. Essaie à courir et retombe. Se relève encore. Se remet à marcher en titubant. Ne peut s'empêcher de trottiner quelques mètres avant de choir à terre une nouvelle fois. Sa vessie cède. Le jeune athlète se remet debout. Entourée par des spectateurs qui hésitent à l'aider (à l'époque, toute aide extérieure pouvait entrainer la disqualification du coureur), elle réussit à repartir en marchant, et dépourvue de toute lucidité s'essaie une nouvelle fois à accélérer.

Comme les spectateurs locaux, je suis hébété par sa détermination. Enfin, après quelques minutes interminables, Julie franchit la ligne d'arrivée à quatre pattes mettant fin à son calvaire. On croit que c'en est fini, mais un détail a échappé à tout le monde, sauf au ralenti du caméraman. Tellement entourée par les spectateurs mortifiés mais solidaires, l'athlète qui avait mené toute la course se fait doubler (sans s'en rendre compte) à quelques mètres de l'arrivée. Pour les mêmes raisons, Kathleen Mc Cartney ne s'aperçoit pas qu'elle passe en tête quand cela se produit. A son arrivée, elle cherche Julie du regard, ne la trouve pas et comprend immédiatement lorsque les officiels lui offrent le collier de fleurs du pacifique réservée à la gagnante. Dans la minute qui suit, Julie Moss, qui a été remise debout et semble avoir légèrement recouvré ses esprits, attend LE collier, SON collier, quand soudain elle l'aperçoit au cou de Kathleen. La détresse qui habite son regard à ce moment-là est insondable. Insoutenable. Les larmes me viennent. Inexorables.

Sans que j'en aie conscience sur le moment, un souvenir indélébile se grave en moi. Cette vidéo, qui a fait le tour du monde et de son héroïne une icône de l'ironman, sera à l'origine de nombreuses vocations triathlètes.

 

 Julie et moi           

Automne 2008. Blessé au genou, et à l'arrêt en course à pied, la faute à une fissure du ménisque, je fais le point avant mon opération. Et prends pleinement conscience de l'impérieuse nécessité de diversifier mon activité physique en me tournant vers des sports moins traumatiques. C'est là que Julie Moss réapparaît !

L'association d'idées se fait alors naturellement. Et pourtant, je n’ai pas posé mon séant sur une selle de vélo depuis plus de 20 balais. Pas réellement nagé (si l'on excepte les dimanches matin où Jean-Mi et moi emmenions les enfants patauger à la piscine cristolienne du Colombier) depuis tellement de lustres qu'il serait plus judicieux de compter ça en décennies. Trois belles grosses ! Autant dire que je pars de zéro. Avant d'arriver à Vichy, c'était impensable. Mais les années course à pied m'ont beaucoup appris. Et particulièrement que ce qui paraît insurmontable hier peut s'envisager demain.

Un stade nautique flambant neuf vient juste de sortir de terre à Bellerive. C'est l'occasion de remettre les maillots de bains moulants et fréquenter de nouveau les bassins azur. Au boulot, un collègue président d'un club de vélo local me fait les yeux doux pour m'inscrire au Vélo sport Saint Yorre. Le triathlon,  ce sport pour lequel j'ai toujours eu beaucoup de sympathie et d'admiration, refait son apparition dans mon existence après un quart de siècle. J'ai toujours pensé que celui-ci était réservé aux autres tant il semblait nécessiter volonté, opiniâtreté et dépassement de soi, qualités que je ne pensais pas avoir. Ou qui étaient si profondément enfouies que j'en ignorais jusqu'à leur simple existence.   

Aujourd'hui, à quarante berges bien sonnées et fort d'un mental que m'a forgé la course à pied, je me sens capable de le faire. Pas le faire pour le faire et dire que je l'ai fait. Non. Le faire bien. Le faire pour moi. Pour les autres aussi bien sûr. Mais d'abord pour moi. Le faire comme il faut. Parce que quitte à faire les choses, autant les faire bien. Et puis, je le sais trop, il me faut un os à ronger. Un défi perpétuel. Un fil rouge, garant d'une certaine discipline et donc de mon équilibre. J'en ai besoin pour m'épanouir.

Nager, rouler et courir dans la même journée. Toute la journée. Vache ! Ca doit être énorme. Je sens que c'est le moment ! C'est parti. La veilleuse s'est allumée dans ma tête et je sais qu'elle ne s'éteindra plus. Pas avant que je franchisse le portique d'un triathlon ironman. Tout ce que je fais à compter de cet instant n'a qu'un but, plus ou moins proche : Devenir un ironman.

A contrecœur -pas le choix, il me faut un vélo de course et j'ai pas les moyens de m'en payer un- je troque le VTT qu'on m'avait offert pour mes 40 ans et m'offre un vélo de course. Basique mais léger et beau. Prends une licence au club vélo de St Yorre et commence à rouler. Si je roule pas trop mal, je fatigue assez vite et boucler 50-60 bornes -même en groupe- me met sur les rotules. A la piscine, c'est pire. Pour ma remise à l'eau, incapable de me farcir en crawl les 50 m du bassin extérieur d'une seule traite, je dois finir les 15 derniers mètres en brasse ! A ce stade, l'expérience des efforts longs se révèle déterminante. Malgré les immenses frustrations initiales, les semaines passent. Je nage, pas très bien, mais je nage. Je roule pas trop mal, mais je roule. Je cours toujours, mais moins. Et toujours pas vite. Mon genou va bien. La mayonnaise prend avec d'autres gars de Vichy Triathlon (où je me suis inscrit), et après deux triathlons locaux pour me baptiser, on part en sortie club pour Gérardmer. Le XL vosgien est magnifique. Avec une organisation absolument parfaite. Ca se passe super bien. J'en reviens avec des potes et une certitude : L'été prochain, c'est Nice ! 

 

Julie, Denis, Loïc, Cyrille et moi

A la rentrée, Denis (devenu un pote depuis Gérardmer) et moi tombons rapidement d'accord sur le projet Nice 2010. On s'inscrit. Peu de temps après, Cyrille et Loïc s'y mettent aussi. C'est le début de la grande aventure. La motivation et l'émulation qui naît de cette quadruple inscription sera un des moteurs de l'année 2009-2010. Les séances natation se multiplient. Ca déconne, chambre à tout va, et les progrès arrivent enfin pour moi. Les sorties vélo se font de plus en plus longues et bosselées. Cathy trouve qu'elle fait plus beaucoup de trajet voiture avec moi ! Et chacun case la course à pied où il peut dans son programme. Chaque fois que c'est possible, on se regroupe pour s'entrainer. Manu (triathlète du club TRES performant, et TRES pointu en terme d'entrainement) nous livre un programme hebdomadaire aux petits oignons (même si, à mon goût, un peu trop dur) qu'on adapte en fonction de nos possiblités. Tout roule. L'ambiance entre nous est nickel.

De septembre à juin, la charge d'entraînement va crescendo pour culminer à 20 heures hebdomadaires au mois de mai. Un petit calcul rapide sur les 10 mois en question amène à des chiffres qui se passent de tout commentaire :

291 kms de natation, 4923 de vélo et 1521 de course à pied

6735 kms confondus pour un total de 507 heures d'entrainement.

La saturation mentale et physique me guète. Je propose à Denis d'aller faire le marathon de Paris 2010 pour se changer un peu les idées de printemps. Jean-Mi et Angélique sont de la partie. Cette parenthèse me fera un bien fou. Denis confirmera.

 

Julie, Denis, Loïc, Jeff et moi

 

Jeff est du voyage. Prévenu dès septembre, il a immédiatement adhéré au projet et, bien évidemment, je suis méga heureux qu'il fasse partie de l'aventure. Je le récupère à la gare jeudi soir. Vendredi matin, Denis déboule à la maison. On charge l'espace (un peu à l'arrach !) et file à l'aire de co-voiturage de Veyres-Monton où on doit récupérer Loïc que j'ai convaincu de ne pas partir seul afin de partager le voyage avec nous. Une petite brioche aux pralines de chez Tupone, un effort de rangement plus rigoureux pour caser 3 vélos et une tonne de bagages, et nous voilà parti pour Nice.

  

Julie, Denis, Loïc, Anaïs et Jeff, Cyrille et moi

Village expo. Formalités d'inscription. Quelques achats. Un crochet par l'appart qu'ont loué Loïc, Anaïs et Cyrille, pour y fourrer vélos et affaires et on file à la pasta-party en plein air, très réussie. Première nuit de squatt rue Bonaparte. Au matin, l'ambiance est toujours au beau fixe, bien mieux que la météo qui nous étouffe. Décrassage. Derniers réglages vélo. Ultimes préparatifs des sacs de transition et direction le parc à vélo. Tout est en ordre. Nous sommes la veille du grand jour. Jeff, les amoureux et moi partons piquer une petite tête dans la méditerranée quand Denis et Loïc nous rejouent les divas, préférant rester seuls à l'appart.

La réputation de fiottes que je leur ai faite depuis qu'un fameux après-midi des vacances de Noël 2009, je les ai surpris au Ciné-Dôme ensemble (Ok, c'était pour voir Avatar en 3D, et il y avait le fils de Denis, mais quand même !) et que j'ai régulièrement entretenue (amplifiée ?), notamment lors des entrainements de natation, ne va pas flétrir après cette nouvelle parenthèse des tourtereaux. D'autant  qu'en rentrant au logis et allant prendre ma douche, je tombe nez-à-nez (ce n'est qu'une fâcheuse métaphore, car je n'ai pas poussé le vice ou le fétichisme jusqu'à aller humer) avec le slip de Loïc et le calbar de Denis, soigneusement ou négligemment (c'est au choix) posés l'un à côté de l'autre à l'entrée de ladite cabine. Curieux ? Ou savamment orchestré pour que je continue mon show ? Comment savoir avec ces malades ?....La veillée file bien plus vite que prévue et la carrée finit par rejoindre Morphée alors que votre serviteur fait la crêpe sur le matelas qui lui sert de pucier.

 

Le jour J (Julie) et moi

4H plus tard, soit à 4H du mat, Hans Zimmer (BO de True Romance en sonnerie de réveil) me sort de ma léthargie. Les paupières collent un peu ce matin. Normal. Les plus chanceux ont dormi à peine 5H, les autres 4. Ca s'organise doucement dans le silence. Petit déj énergétique, dernière revue de sac et il est déjà temps de partir. Denis file au chiottes. Plus le temps. Je décide que je ferais ça au parc à vélo. Erreur. 

Le parc à vélo est une fourmilière. Les triathlètes s'activent aux derniers préparatifs. Je regonfle les roues que j'avais volontairement vidées d'air la veille -vu le cagnard- pour éviter de les trouver crevées ce matin, installe mes  bidons, le ravitaillement en vol, etc... C'est l'heure d'aller « sur le trône », mais je ne suis pas seul à vouloir être roi. Malgré leur nombre conséquent, il y a la queue devant chaque cabine. Et comme c'est pas pour la petite com, ça dure. S'éternise même. Au point que je suis toujours pas entré quand le speaker annonce la fermeture du parc à Streetwear dans les minutes suivantes. J'étais cool. C'est fini. Quand enfin mon tour arrive, je suis trop speed pour tout expurger. Je lâche ce qui se trouvait « vers la sortie » et sors fissa.

Je suis pas encore changé. Putain que j'aime pas ça ! Moi qui suis toujours à tout planifier, organiser pour ne jamais être à la bourre. Cette fois, j'y suis, et franchement c'est pas le bon jour. Je me déloque en moins de temps qu'il faut pour le dire, enfile les deux jambes dans la combi de nat (merci à Denis pour le conseil du sac plastique au pied) et pars en trottinant direction le parc streetwear annoncé en cours de fermeture. Le sac de fringues dans une main, l'ensemble bonnet-lunettes-gels-vaseline dans l'autre. Et puis d'un coup, aussi rapidement qu'il m'avait chopé, le stress m'abandonne. Je donne le sac streetwear à la petite (mignonne elle aussi. Faudra que je pense à dire aux organisateurs qu'ils ont du goût) qui me tend le bras et avance parmi les athlètes. En avalant mon gel d'avant nat, je pige que vu le bordel, ça va prendre des plombes pour atteindre la plage. Ma yatch indique 6H20 et il est hors de question que je cours comme un débile pour me foutre à la baille. Redevenu zen, je fais mon Léo, calculant comment gruger et remonter la file d'attente comme un voleur. Mon œil fait le reste et j'entrevois la solution par l'extérieur. Fais donc le tour tel un spectateur lambda (discret le spectateur en combar !), contournant la file de mecs en néoprène par la droite. Au goulet d'étranglement qui provoque le ralentissement, je repique la file des athlètes l'air de rien (comme si j'étais allé faire un dernier baiser à mes enfants ?!), juste avant la rampe de descente à la plage. Mon tour de passe-passe à peine accompli, je me retrouve face à Loïc, trop content de voir une tête connue. Sentiment partagé. On s'en serre une et emprunte le tapis menant à la zone de départ.

Anaïs et Jeff le reporter ont réussi à trouver une super-place sur le muret de descente. Le photographe se met à bombarder son pote qui fait un peu le show. Denis nous rejoint à quelques minutes du starter. On est content de se retrouver tous les trois. On s'installe dans notre sas, Cyrille étant  allé, lui, se frotter à ceux qui avancent vraiment. On a juste le temps de si dire que « Putain, cette fois on y est ! Pas oublier de se faire plaisir. En profiter à mort ! » que l'énervé de la gâchette fait claquer une détonation dans le ciel niçois.

 

Nager

C'est parti. Comme prévu, les premières minutes sont pénibles. Certains mouvements de bras se finissent non pas dans l'eau mais sur un dos, un bras, une jambe ou une tête. Pas possible de mettre la tête sous l'eau et de nager un ersatz de crawl. C'est la foire. Je nage en polo pendant quelques minutes avant d'entrevoir enfin de l'eau et pouvoir y enfoncer mon minois. Mes pulsations sont hautes. Mon premier travail est de les faire redescendre, puis de trouver un rythme de nage. Je m'applique, sens bien la glisse procurée la combinaison. Il fait frais mais c'est super agréable, d'autant qu'on sait pertinemment qu'on manquera pas d'avoir chaud plus tard dans la journée. Le plaisir que je prends se trouve ponctuellement perturbé par un athlète qui vient me passer dessus ou me couper la trajectoire. Je relativise et guète toute « fenêtre de nage » qui me permettra de passer de longues minutes tranquille à bien reproduire ce qui a été répété à l'entrainement. On est de retour sur la plage pour la sortie à l'australienne. Déjà 2,4 kms. Petite poussée d'adrénaline, j'en profite pour prendre le second gel et repars pour le tour intérieur de 1,4 kms. A la dernière bouée, lors d'une respiration à droite, j'aperçois l'hélico dans le ciel bleu, le cockpit traversé par le soleil. Avec le bonnet et le bruit des mouvements dans l'eau je n'entends pas le bruit des pales, ayant, avec ce silence, l'impression de les voir tourner au ralenti, comme dans un film.  Le pied absolu ! Quand on débarque de nouveau sur la plage, je me surprends à regretter que ça ne dure pas plus. J'étais bien dans l'eau. Mais, je suis trop excité à l'idée d'aller faire le parcours vélo (que j'ai reconnu l'été dernier, et qui est magnifique) et chasse rapido cette idée de mon esprit. Un peu groggy par la position horizontale, je zigzague en sortant de la mer. Les bénévoles m'aident à sortir des galets humides pour me diriger sur le tapis de liaison. Je passe en marchant sous les douches et, par mimétisme, ne peux m'empêcher de trottiner en direction de la tente de changement après avoir récupéré mon sac d'affaires vélo.

 

Strip-tease

Sous la tente, je me force à retrouver tout mon calme, à faire fi de toute l'agitation extérieure. Ne rien oublier avant de partir pour 6H de vélo. Méthodique, je prends le temps de ranger la combi (trop chère pour la négliger) et enfile ma seconde peau estampillée Vichy-Triathlon. J'arrive devant mon vélo, lui vote un sourire qu'il ne perçoit même pas et le guide jusqu'à la sortie du parc. Une fois passé le transpondeur, j'enfourche ma petite reine et nous voilà partis.

 

Rouler

Une file s'est formée devant moi et ça roule bien. Je pose mes coudes sur les reposoirs, prend la position aéro et suit le mouvement. On est à 40 km/h. Je me fais la réflexion que c'est pas raisonnable. Pourtant, bien au chaud derrière l'allemand qui me précède, je constate aussi que je ne force pas trop et que, finalement, ça va impeccable. On enquille jusqu'aux premières hauteurs de l'arrière-pays niçois, non sans que les motos des officiels tentent vainement de nous empêcher de drafter. Il y a trop de monde dans mon groupe pour pouvoir faire efficacement la police. Les arbitres font quelques signes à certains athlètes, mais c'est juste histoire de justifier leur présence.

Les choses s'animent au pied de la côte de la Contamine. Celle-là, on pouvait pas l'ignorer tellement elle était signalée sur le site comme un peu hard avec ses 10% minimum sur 500 mètres. C'est vrai qu'elle pique. J'avais pas réussi à la trouver lors de ma reco l'année dernière, donc je la découvre.   Debout sur les pédales, haletant, j'ai du mal à tourner correctement les manivelles. Mon palpitant est tout en haut, mes jambes commencent à brûler lorsqu'arrive la bascule qui rejoint le route de Gattières et des pourcentages nettement plus roulants. Ca va mieux. Bien même. Je roule à ma main. M'alimente régulièrement et bois souvent. On traverse les superbes petits villages juchés sur la montagne. J'évite de prendre le sillage car cette fois, le peloton s'est étiré et les gars aux chemisettes rayées bianco-neri y vont de leurs remontrances à ceux qui le méritent. Comme j'ai pas envie de me prendre un avertissement ou carrément de me faire sanctionner (un box prison est situé au 70 km pour ceux qui se seraient rendus coupable de draft), je fais bien gaffe et m'écarte quand nécessaire.

Les jambes sont super, mais il y a quelque chose qui cloche. J'oserais bien dire quelque chose qui merde mais ce serait vraiment de mauvais goût. Et pourtant...

Les kilomètres défilent et on arrive au plat de résistance du parcours. Une vingtaine de bornes de grimpette à gérer selon le pourcentage. Je connais bien le profil et monte à mon train, alternant vélocité, force et danseuse. Tout irait bien dans le meilleur des mondes si j'avais pas envie de ch... Ca fait un moment que c'est apparu et je me suis dit que ça allait passer compte tenu comme je suis assis. Ca serait en course à pied, je tiendrais pas longtemps et serais contraint d'aller m'alléger. La question se poserait même pas. Mais là, je chasse l'idée en essayant de me persuader que ça ira. Fume ! L'envie se fait de plus en plus pressante. Alors que mes jambes ne réclament pas particulièrement cette position musculairement relaxante, je suis contraint de me mettre en danseuse pour soulager mon abdomen et son inconfort gastrique. En haut du col de l'Ecre, je récupère mon ravito perso, passe devant « la prison » sans y faire de halte, et prends quelques minutes pour me détendre. Le petit sandwich que je me serais fait un plaisir de manger ne fait pas trop envie. Je me force à l'ingérer, mais le fais à regret, persuadé qu'il va empirer mon mal de bide. J'ai aussi récupéré une mini-serviette de toilette (au cas où j'ai de la mécanique et besoin de me nettoyer les mains) et me dis qu'elle me servira à m'essuyer si je décide de faire une halte sauvage dans la garrigue. Je m'y refuse encore et continue mon chemin espérant trouver une maison en bordure de route. En vain.

Ca roule quand même. En dehors de ces satanés spasmes (bien fait pour moi. J'avais qu'à me lever un quart d'heure plus tôt et j'aurais eu le temps d'aller à la selle tranquilou), ça va parfaitement bien. Je croise ça et là des coureurs ayant crevé, d'autres ayant carrément cassé leur engin. Je les plains sincèrement et me dis que j'aimerais vraiment pas être à leur place.                                   

A l'épingle du col de Vence, Anaïs et Jeff sont là. Ils encouragent à tout rompre et Jeff mitraille. Je fais signe que tout est OK puisque j'ai fait un halte à Gréolières, dans un petit bar où j'ai emprunté les commodités. 8 minutes de perdues pour un bien-être immédiat et je suis reparti le couteau entre les dents à la poursuite de mes compagnons de route.                                 

Les dernières difficultés sont avalées sans trop de mal. Tout en gardant de la marge, je « bastonne » dans les descentes et finis par récupèrer le triathlète niçois qui avait partagé sa St Yorre avec moi en haut de l'Ecre. Ca m'indique que j'ai bien bourré depuis ma pause puisque j'ai refait mon retard sur lui. On avale les ultimes portions rapides comme des balles. Et, comme on doit absolument être dans un groupe conséquent pour se protéger du vent contraire qui souffle dans la Z.I de St Laurent du Var, mes deux compagnons de route et moi poussons le compteur au maximum. J'ai aperçu un essaim de cyclistes une grosse centaine de mètres devant nous dans la dernière descente de Gattières et convainc mes acolytes de mettre tous les watts possibles pour les rejoindre. On parvient à nos fins juste à temps, avant d'arriver sur le plat et de rentrer dans la zone industrielle. Il était temps !

Je me cale derrière un espingouin « épais » qui me sert de pare-vent jusqu'à l'entrée de Nice. Je le sème sans un regard à l'entrée de Nice où il ne me sert plus à rien. J'ai mal à la selle. Pas eu le temps de soulager l'appui et de faire tourner les jambes. Mais on arrive et la station debout effacera la douleur. Contrairement à ce j'avais prévu, j'ai rien économisé sur les derniers kilos. Trop tard pour regretter. Il sera temps de gérer pendant le marathon. Je rentre au parc à vélo en moins de 6H à mon Garmin (le temps de course sera supérieur puisqu'il prend en compte ma halte du kilomètre 100). Avant de confier mon fidèle destrier à un bénévole, je le remercie de sa collaboration. C'est con, mais comme c'est LE sport où on est hyper-dépendant de son matériel, on a tendance à en faire un acteur à part entière de la performance. Il est fréquent que je remercie mon vélo. Aujourd'hui particulièrement.

 

Strip-tease bis

Je pénètre à nouveau sous la tente, et une nouvelle fois, me dénude intégralement. Le bénévole qui me propose de me badigeonner les épaules et la nuque de crème solaire devra patienter. Je lui ai indiqué que je changeais de A à Z, et il comprend, jetant son dévolu sur un autre participant. Je refais peau neuve, me laisse tartiner d'écran total et sors du parc à vélo pour la dernière fois.

Courir           

Comme toujours après la transition, mes jambes sont dures quelques centaines de mètres mais je sais (et j'espère) que ça pas durer. Je savoure, souris aux spectateurs. Je suis heureux, même si une pointe d'interrogation subsiste. Savoir quand arriveront les premiers symptômes de grosse fatigue. Le premier tour me permet de jauger visuellement la distance de l'ance à parcourir quatre fois. Je croise mes potes vichyssois. Cyrille est devant, mais flanqué de près par Loïc. Denis est pas très loin derrière moi. Je termine la première boucle tranquillement, prends mon premier chouchou et attaque un second tour. Je viens juste de passer le 15ème lorsque mes adducteurs donnent des signes d'alerte. Je réduis la foulée mais c'est sans effet. Suis stoppé net par les crampes  peu avant le retour aéroport. Vu le groupe musculaire, absolument impossible de marcher. Je suis là, immobile ou presque. J'attends que ça se calme. Et ça se calme. Je peux enfin faire quelques pas. J'allonge lentement mes compas et finis pas trottiner, histoire de voir. Ca marche, après quelques dizaines de mètres à courir doucement, je peux reprendre mon rythme de croisière, pas très rapide, mais régulier. Je reviens sur l'arche d'arrivée sans autre dégât et récupère le second chouchou. Je me répète que j'ai une chance inouïe d'être là. Qu'énormément de sportifs aimeraient réussir à faire ça. Que certains paieraient juste pour marcher sur la promenade des Anglais. Je commence à être vanné mais suis heureux.

A l'entame du troisième tour, je sais qu'il va falloir être blindé mentalement car ce tour est celui dont on attend rien d'autre que d'être au suivant, synonyme de final. Je réduis un peu la voilure car la fatigue s'est confortablement et durablement installée en moi. Sur le troisième aller, les quadriceps et mollets me font toucher du doigt la dure réalité des choses. Je prends acte et marche quand les coups de poignards finissent par tétaniser. J'ai fait un deal avec moi-même avant la course à pied : je respecte la mécanique, mais à chaque fois que je peux courir, je le fais, quoiqu'en dise mon envie. J'alterne donc la course à pied et un peu de marche aux ravitaillements où je prends grand soin de m'alimenter et m'hydrater en faisant de la récup active. Je ne loupe aucun des portiques de douche, me rafraichissant toutes les 10-12 minutes. De cette façon, et c'est le plus incroyable pour moi qui d'ordinaire souffre beaucoup de la chaleur, je n'ai jamais cette sensation si désagréable d'être en surchauffe. Pas d'impression d'étouffement si souvent ressentie lors de mes sorties d'été. Bref, je gère autant que faire ce peut, me laissant ponctuellement dicter la loi par des crampes récurrentes.

Avant d'attaquer le dernier tour, je suis doublé par Cyrille qui en termine. Je le félicite chaleureusement. Je suis hyper-content pour lui car je sais qu'il va réaliser son objectif. Pour ne surtout pas lui ôter une once de plaisir, je lui mens en lui disant que je vais impec quand il me demande comment va. Il bifurque vers l'arrivée, tout à sa joie prêt à rejoindre sa chérie et Jeff. Je me dis que ça sera mon tour sous peu.

                                   

Le dernier chouchou qu'on m'enfile à la volée au poignet me fait un bien fou car je sais que mon rêve est au bout de l'aller-retour, palpable. J'ai une pensée fugace pour Julie Moss. Des frissons  me viennent et mes glandes lacrymales ne demandent qu'à fonctionner. Je réprime cette poussée d'émotion et reste concentré sur l'objectif.

                                  

Dernier aller direction l'aéroport. J'ai vu Loïc qui va pas bien du tout alors que Denis pète le feu. C'est dur, très dur, mais je m'en fous et positive. Depuis les premières crampes, je fonctionne en mode court et alternatif, évitant d'envisager le marathon dans son intégralité. A chaque fois que je repars d'un ravito, je me dis « allez, tu cours 8-10 minutes jusqu'au prochain, où tu pourras prendre un peu de bon temps » et ça me permet de ne pas crouler sous le poids de l'interminable. A quelques encablures du dernier virage de retour, je croise Loïc, en perdition, presqu'à l'arrêt. Le rejoins rapidement (et pourtant, à cet instant, je vais pas bien vite. Encore moins que d'habitude diront certains !) le long du grillage de l'aéroport. Il m'exhorte à continuer mon effort sans s'occuper de lui. J'avais dit que je serais super-content de passer sous les 12H, ce qui, peut-être, est encore réalisable. Mais, je ne peux me résoudre à laisser Loïc seul dans cet état. De plus, pour être totalement sincère, je suis vraiment pas au mieux. Faire les derniers kilos avec un pote me fera, à moi aussi, le plus grand bien. Je reste avec Loïc, et on tente de rallier chaque ravito en courant doucement. On doit faire une entorse à nos bonnes dispositions entre les 2 ravitos les plus éloignés et marche une cinquantaine de mètres avant de repartir en courant. Aux dernières tables, on se fait la promesse de plus marcher jusqu'à l'arrivée, ce dont.

 

Décoller vers les étoiles

Petit pif-paf droite gauche et on foule le tapis bleu précédant l'arrivée au portique si chèrement désiré. J'empoigne la main de Loïc et on court comme ça, relié l'un à l'autre jusqu'à quelques mètres du but. Je lâche mon binôme pour éclater de joie. J'exulte et crie mon bonheur. C'est indescriptible. En un éclair, une multitude d'images repassent dans ma tête. Julie Moss, les entrainements vélo d'hiver où il gelait, les séances de nat où je me mettais chiffon pour rester au contact des cadors, les images que j'ai imaginées, rêvées. Tout y passe. Quand je reviens sur terre, je suis sous le portique derrière lequel Jeff a pris place. J'étreins Loïc et un bénévole nous met la médaille tant espérée autour du cou. Simultanément j'enlace mon Jeff et Loïc pour une virile et bruyante étreinte. Je n'en finis pas de gueuler. Les larmes qui s'étaient annoncées dans la journée ne viennent pas. Pas la place. Ca y est, je suis un Ironman. Rien ni personne n'est plus heureux que moi à cet instant. Un fluide de bien-être absolu coule dans mes veines. La plénitude. Je réalise pas.

J'ai pas fini d'essayer de m'en persuader que Denis déboule tout groin dehors. Lui aussi hurle sa joie. Un sourire immense irradie son visage. Anaïs et Cyrille nous ont rejoint et c'est le début d'accolades hyper-fortes en émotion. On lâche tout. Plus de douleurs, de souffrances. Rien. Une joie démesurée, rendue gigantesque par son côté collectif. Y a pas vraiment de mot pour décrire ce qui se passe à ce moment-là. Jeff, mon frère, est aussi très ému. Anaïs en a les larmes aux yeux. Je suis ébahi de voir à quel point les deux « non athlètes » (aucun connotation péjorative dans mon propos) sont marqués affectivement par l'évènement. Jeff confiera qu'il a vécu ça comme s'il y était. Que les quelques 13 heures qu'ont duré sa journée auront passé à la vitesse grand V. On se laisse prendre en photos, se congratule et reste là à baigner dans notre bonheur.                                                                                

Pendant que je fais graver ma médaille, Jeff -toujours la bonne attention au bon moment- est parti au ravitaillement spécifique. Il revient avec des pintes plein les bras. Une fois n'est pas coutume, je ne la descends pas comme un assoiffé. Bien m'en prend car je retrouve mon pote triathlète niçois à qui je renvoie l'ascenseur en lui proposant de mon reconstituant breuvage. Après une petite discute, on rejoint le parc à vélo pour récupérer tout notre matériel et reprend la direction de l'appart. Je surfe sur cette immense vague de bonheur contagieux.

                                  

On pose tout au camp de base, alterne les passages à la douche avant d'aller chercher un resto. J'ai les jambes en bois, ce qui provoque les railleries de la fine équipe. Mais je m'en tamponne. On trouve une petite  terrasse sur le port où on se délecte de quelques remontants. Soirée bien sympa mais écourtée pour cause fatigue générale et la nécessité d'avoir quitté l'appart le lendemain à 10H.

                                   

Le lundi, notre campement a émigré au Formule Un de Vileneuve-Loubet. On se repose en glandant. La « héroes night » nous attend (enfin, plutôt ne nous a pas attendu). On y arrive tellement en retard qu'il n'y a plus l'ombre d'une bière au bar, ce qui est rigoureusement impensable. Jamais à court d'idées, Jeff se met à fureter du côté du coin VIP. Je le rejoins comprenant ce qu'il mijote. En un énième tour de magie, on pénètre dans le cercle privé et s'offre le luxe d'inviter nos compagnons d'aventure à en faire autant. Drinks et cocktails nous sont servis aouf jusqu'à ce qu'on épuise la réserve de spiritueux. Une dernière négociation nous permet de récupérer les pans de feutrine publicitaire de la course. Enfin, avant le dernier dodo, on s'offre un petit bain de minuit. Roy

Redescendre sur terre.

 

C'est dur de quitter Anaïs et Cyrille qui ne partiront que l'après-midi. Le retour se fait sans l'ombre d'un souci. On redoute le moment de se quitter et de lâcher tout ça d'un coup. Le retour à la vie « normale » sera immanquablement délicat. Je ne sais comment remercier mon Jeff de sa présence sur un événement aussi marquant. Il monte dans le train le cœur gros (comme moi), une dernière petite surprise dans ses bagages.

Jeudi suivant la course. On se retrouve au stade nautique où on est accueilli en héros. La presse locale vient pour la photo de l'article de retour. On fête l'Ironman à la piscine avant de riper chez Sylvain qui nous reçoit chez lui. Au récit de nos tribulations, il en crève de ne pas s'être laissé convaincre de s'inscrire avec nous quand c'était encore temps.

                             

Les jours passent, mais le souvenir reste vif et prégnant. Les échanges que nous avons tous ensemble attestent de la difficulté à reprendre une vie normale. L'Ironman nous a tellement pompé d'énergie mentale et physique qu'on éprouve toutes les peines du monde à exister sans. On a mangé Ironman, bu Ironman, dormi Ironman, respiré Ironman pendant tant de semaines qu'on en est devenu simplement accroc.Des toxicos en manque, voilà ce qu'on est. A l'instar du marathon, il existe un Ironman blues et on est en plein dedans. Le temps doit faire son œuvre.

                               

A titre plus personnel, je viens de rayer un rêve de ma liste. Un sacré rêve ! J'aime bien dire que certains rêvent leur vie quand d'autres tentent de vivre leurs rêves. Je viens d'en réaliser un le plus pleinement et le plus délectablement du monde. En plus de l'épreuve elle-même, j'ai passé un merveilleux week-end et me demande bien comment il sera désormais possible de faire, si ce n'est mieux, au moins aussi bien.

Pour Julie.

Pour Anaïs, Cyrille, Loïc, Denis et mon Jeff.

Pour ceux qui m'ont aidé, de quelque manière que ce soit. Ils se reconnaîtront...Et ceux qui m'ont supporté.

 

Celui qui était monté au ciel.

Et en était redescendu.

Réactions et commentaires

8 Commentaires

1

Laurent LEONARD a écrit le 16.12.2011 16:17

Merci pour les commentaires qui me vont droit au coeur.

Il y aura une suite, que j'ai presque finie, et que je proposerais bientôt à Tri-mag dès que.

Mais, ce ne sera pas LA première fois ! Ce qui rend le récit un peu moins fort à mon goût, mais tout aussi narratif.

Alors, à dans quelques jours...

 

Léo

Tessa a écrit le 25.05.2011 05:47

At last! Soemnoe who understands! Thanks for posting!

Lisa a écrit le 05.05.2011 13:30

BION I'm irmpesesd! Cool post!

Jean a écrit le 07.03.2011 17:11

tout simplement : Superbe article !

rachat credit a écrit le 24.01.2011 09:21

Il semble que vous soyez un expert dans ce domaine, vos remarques sont tres interessantes, merci.

 

- Daniel

sylvain a écrit le 09.09.2010 21:17

Merci mon léo pour ce reçit si poignant, L'année prochaine se sera mon tour de rentrer dans la confrérie des Ironman !!!

Erwan a écrit le 02.09.2010 22:04

ça donne vraiment envie. Très jolis texte agréable à lire et si joliment écrit que l'on peut palper l'émotion qui s'en dégage.

Bravo pour ce bel effort !

charly a écrit le 02.09.2010 01:56

La suite ??...

Ajouter un commentaire


  Abonnez-vous à notre Flux RSS   rss